Le blog du libraire. Quels sont les enjeux de notre métier de libraire aujourd'hui ?

Blog du libraire
Banksy New Year

Hommage au Street Art, d'où notre librairie tient son nom, c'est en compagnie de l'artiste de génie Banksy que Graffiti vous souhaite une heureuse année 2011.

Banksy est cet artiste engagé dont personne ne semble connaître l'identité exacte, mais dont la notoriété a fait le tour du monde. Banksy, star du street art, a commencé par couvrir les murs de Londres et de Bristol de ses pochoirs subversifs et décalés, avant de faire de même aux Etats-Unis, et plus récemment en Israël et en Palestine, où ses couvertures du mur de séparation n'ont fait qu'accroître sa réputation de poète activiste. Son business core, si l'on peut dire, car rien n'échappe au marketing de l'art contemporain, est le détournement visuel d'images habituellement banales. Ainsi de cette petite fille qui fouille au corps un bobby ; ou ce manifestant masqué qui ne lance pas un cocktail molotov, mais une gerbe de fleurs. Banksy flowers
C'est ce dernier pochoir qui figure en couverture de son ouvrage Wall and piece (Century), qui vient d'être publié en France sous le titre Guerre et spray (Alternatives). La force de cette oeuvre est avant tout dans l'image et son contexte, et on peut s'interroger sur le bien-fondé d'une traduction française des textes qui les accompagnent parfois, sans mettre en regard les originaux en anglais. Mais sans doute n'est-il pas inutile d'insister, comme le fait Banksy, sur le sens de son activisme. D'abord une charge politique contre la société consumériste et sa réalité sociale : "We can't do anything to change the world until capitalism crumbles. In the meantime we should all go shopping to console ourselves." Ensuite une défense de son art comme création à part entière, dont la matière première est le mobilier urbain : murs, lampadaires, cabines téléphoniques, dont l'usage est détourné, en toute illégalité, mais sans ce vandalisme qu'il dénonce chez les amateurs incompétents du graffiti.
A noter que le street art, et c'est la force redoutable du système, est sorti de la clandestinité pour entrer dans la sphère marchande. Banksy s'expose dans les musées aujourd'hui, "il vaut cher", et que pense-t-il du fait que son livre Wall and piece est imprimé en Chine, logique que son oeuvre ne peut que dénoncer par ailleurs ? Banksy wall
Sa traduction française accompagne la sortie du film Faites le mur ! (Exit through the gift shop), réalisé par Banksy lui-même. Il a été présenté aux festivals de Sundance, Berlin et Deauville.


 
L’autre face d’Haïti

haitiLe séisme terrifiant qui a frappé Haïti, au début de l’année, après tant d’autres malheurs, ne doit pas faire oublier qu’il y a un autre regard à porter sur ce pays. En raison peut-être de son histoire tourmentée, Haïti a toujours connu une vie culturelle et littéraire étonnante. Ses nombreux écrivains, poètes, romanciers, dramaturges, sont là pour en témoigner, et ses librairies pour faire vivre leurs livres.
Leur appartenance au seul pays francophone indépendant (depuis 1803 !) des Caraïbes, né d’une révolte d’esclaves arrivés d’Afrique, écartelé par une histoire souvent tragique entre les influences française et espagnole, puis nord-américaine, en a fait les témoins et les messagers d’une culture originale . Entre le Vodou, terre d’origine, et l’exil, parfois terre de salut, s’est développée une littérature foisonnante, elle-même partagée, comme dans toutes les anciennes colonies, par une double affirmation : dans les Caraïbes, c’est ce mouvement connu sous le nom de Créolité, affirmation de soi par la langue locale, et c’est aussi la langue héritée des Européens, dont l’usage classique est mâtiné d’inventions langagières qui font une littérature dont les figures les plus connues sont René Depestre, Gary Victor, Frankétienne, Louis-Philippe Dalembert, Lyonel Trouillot, Dany Lafferrière…

Les librairies d’Haïti ont été durement touchées par le tremblement de terre. La Pléiade, principale librairie de Port-au-Prince, a ainsi été totalement détruite. Il faudra du temps et des moyens pour rebâtir ces espaces de liberté qui, malgré la misère et le chaos politique (ou précédemment la dictature), ont porté le vent du monde et de la pensée au cœur d’Haïti.
Pour les aider à se reconstruire, les libraires francophones de Belgique ont repris la parole qu’au lendemain de la catastrophe, Dany Lafferrière adressait à Frankétienne, poète et dramaturge haïtien : « Ne laisse pas tomber. C’est la culture qui nous sauvera. Fais ce que tu sais faire ».
Les libraires ont donc fait ce qu’ils savent faire : proposer une sélection de titres d’auteurs haîtiens, et reverser un quart du montant de leurs ventes à l’Association internationale des Libraires francophones. Celle-ci centralise les aides de tous les libraires francophones qui, à travers le monde, au Sénégal, en Australie, en Egypte, au Liban, en France ou en Belgique, et partout ailleurs, ont décidé de montrer la grande fraternité qui unit les libraires.
La Pléiade a pu, depuis, relancer ses activités, et a décidé d’investir dans un nouvel espace, plus grand, mi-librairie, mi-espace culturel.

 
Ce XXe siècle qui ne nous quitte pas…

L’année qui s’achève n’aura pas vu disparaître les grandes ombres qui planent sur une partie de la production littéraire, celle marquée par les totalitarismes et les guerres d’un siècle qu’on dit passé, mais qui marquent encore le présent. Quelques livres importants de l’année écoulée en témoignent : L’origine de la violence de Philippe Humbert (Editions Le passage), Paix de Richard Bausch (Gallimard), Le tombeau de Tommy d’Alain Blottière (Gallimard), le magnifique Des hommes de Laurent Mauvignier (Minuit), La confession négative de Richard Millet (Gallimard), La légende de nos pères de Sorj Chalandon (Grasset), Démon de Thierry Hesse (L’Olivier), ou le très beau prix Interallié 2009, Jan Karski de Yannick Haenel (Gallimard). C’est la guerre qui marque les hommes, et ses traces sont comme une grammaire pour les écrivains qui veulent raconter l’âme humaine.
On ne dira pas que leurs tentatives sont vaines. Ces livres sont souvent remarquables, et se souvenir de ce qu’ont vécu nos pères sert à construire le présent.
Mais ces récits ne sont pas seuls à évoquer ce XXe siècle qui ne nous quitte pas. Nous sommes continuellement dans un cycle de commémorations et de célébrations d’événements censés nous avoir sortis de cette aire de barbarie. A tel point qu’on peut s’interroger sur le sens réel de ces évocations.

detoledoUn petit livre, paru récemment dans la belle collection « La librairie du XXIe siècle » de Maurice Olender, en porte témoignage. Le hêtre et le bouleau est l’œuvre d’un jeune écrivain à la posture décalée, Camille de Toledo. Son projet d’écriture, qui tente de cerner par la fiction la position d’un français et d’un européen à la charnière du XXe et du XXIe siècle, comme il le dit dans une interview au nouvelobs.com, s’exprime ici dans une réflexion sur la célébration de la chute du mur de Berlin. L’histoire actuelle de l’Europe est marquée par le récit ininterrompu des crimes du dernier siècle, et par l’inertie mémorielle qui découle de cet acte fondateur de l’Union européenne : empêcher que ces temps de haine et de division ne reviennent. Et pourtant :
Le XXe siècle ne peut infiniment gouverner l’état émotionnel, philosophique et politique de l’Europe. Il ne saurait être à lui seul une pédagogie, une morale et une leçon d’éducation civique. Et cependant, faute d’une refondation poétique suffisante, nous ne parvenons pas à le quitter. Le passé de nos drames, par une puissante inertie des corps, des récits de la mémoire, des monuments, se perpétue et nous voilà, vivants, à l’orée du XXIe siècle, parmi tant de fantômes.
Comment donc entrer dans le siècle actuel ? Il n’y a pas de réponse, puisqu’à ce jour rien n’est joué. Il est certain que la littérature européenne porte les stigmates d’un passé non achevé. Question de génération peut-être. « Nous sommes là pour explorer le mal » disait récemment Luc Dardenne (Le Soir du 8 janvier). Comme lui, nous pensons que cette question du mal, qui est au centre de ces interrogations, est incontournable, et que la fiction, dans ce qu’elle peut en dire, reste essentielle.

 
<< Début < Précédent 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Suivant > Fin >>

Page 9 sur 12

Newsletter

Pour être tenu au courant des événements, activités et promotions de la librairie Graffiti, enregistrez-vous !

Notre blog lecture

La succession, Jean-Paul Dubois (Points-Seuil)

Littérature française

La mélancolie de l’auteur d’Une vie française fait merveille dans cette histoire d’héritage encombrant. De Miami ,où il a fuit danser le mambo et jouer à la pelote basque pour ne pas exercer auprès de son père, le narrateur revient à la mort de celui-ci. Mais réintégrer une famille

Continuer la lecture

Nora Webster, Colm Toibin (10/18)

Littérature étrangère

Cette chronique de la vie de famille en Irlande dans les années soixante révèle le grand art de Colm Toibin, se mettre entièrement du côté de son personnage. Une mère fort en gueule, dure avec elle-même et les siens mais aussi exemplative du renoncement que suppose être femme en Irlande

Continuer la lecture


Sigma, Julia Deck, (Editions de Minuit)

Littérature française

Cette dystopie dans le monde de la finance et des marchands d’art, entraine le lecteur au cœur de notre modèle culturel en l’exagérant à peine. Une Organisation (Sigma) pénètre les milieux influents pour veiller à qu’ils distillent une parole lisse et des idées convenues, qui

Continuer la lecture


Les fantômes du vieux pays, Nathan Hill (Gallimard)

Littérature étrangère

Pour un premier roman, c’est un coup de maître ! John Irving a adoré cette radioscopie tragi-comique des Etats-Unis de 1968 au 11 septembre. Un jeune universitaire tente d’enseigner Shakespeare à des étudiants en marketing et se réfugie dans les jeux vidéos. Son roman est en panne mais

Continuer la lecture


Philip Roth dans la Pléiade

Dernières lectures

Après Philippe Jaccottet, Mario Vargas Llosa et Kundera, Philip Roth entre de son vivant dans la Bibliothèque de La Pléiade. Ce premier volume rassemble les premières nouvelles et romans (1959-1977) qui l’ont propulsés dans la cour des grands auteurs américains. Après Goodbye Columbus, Le

Continuer la lecture