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A la recherche de Kerouac, sur la route encore et toujours

I first met met Neal not longer after my father died. Pour les lecteurs de Kerouac, cette phrase et son bégaiement, la première de son vrai faux roman "Sur la route", marque le début d'une aventure assez inoubliable quand on s'y laisse prendre : la traversée de l'Amérique, sur la route, à fond de train, sous le signe de l'amitié fraternelle avec Neal Cassady.
Cassady, le vrai héros de l'histoire... C'est lui qui deviendra l'emblème de ce qu'on appellera plus tard la Beat Generation, qu'à son insu mais par son talent Kerouac mythifie, et dans laquelle, par la suite, il ne se retrouvera pas. Cassady brûle la vie par les deux bouts, il fume, il boit, il court les filles, et... il roule, il roule. Cette longue errance à deux, Kerouac tente de la mettre par écrit, et c'est Cassady encore qui l'inspirera, en l'incitant à se lancer dans la technique des Surréalistes de la prose spontanée. Et après de multiples tentatives, commencées dès 1947, c'est quatre ans plus tard, en 1951 qu'il entrera réellement dans la phase de l'écriture, en trois semaines, 125.000 mots sur un seul rouleau de 36,50 mètres, 15 heures par jour, "sous l'emprise du café,..., 6000 mots par jour, 13.000 le premier, 15.000 le dernier", dans une fièvre d'écriture qui ne permet pas de découper le texte en chapitres, bien qu'aux dires de Kerouac il contienne cinq parties, et qui donne près de 400 pages en un seul paragraphe, qu'on lit avec le même rythme, celui de la route et du bebop que ce passionné de jazz avait assimilé, et que la traduction française, admirable, n'a pas perdu .

Ce n'est pourtant pas ce texte qui sera publié lorsqu'enfin Kerouac aura trouvé un éditeur, en 1957. Jugé trop long, trop peu convenable, il sera expurgé des passages les plus sulfureux et considérablement raccourci. Il n'en contribuera pas moins à faire de Kerouac cet écrivain mythique traduit dans le monde entier. Car écrivain il l'est vraiment, et Sur la route est aussi le symbole de sa recherche en écriture, longue, tourmentée, peut-être inachevée.
Il le dit lui-même : Sur la route, que j'ai constamment en tête, est l'histoire de deux gars qui vont en stop en Californie, à la recherche de quelque-chose qu'ils ne trouvent pas réellement, qui se perdent eux-mêmes en cours de route, et qui font le chemin inverse dans l'espérance d'autre chose.

En 2007, le rouleau tapuscrit original fur ressorti de l'oubli et l'éditeur Viking décida de le publier. Trois ans plus tard, en 1010, la version française sortait chez Gallimard. Et en 2012, la version poche, en Folio.
C'est donc ce livre, et le film que Walter Salles lui consacre, qui remet Sur la route dans l'actualité littéraire. Et cette actualité s'accompagne de quelques pépites qu'on veut recommander aux amateurs, car elles éclairent l'oeuvre, le personnage, et ce fameux mouvement Beat dont Kerouac ne se revendiquait pas, on l'a dit.

D'abord, le premier roman de Jack Kerouac et de William Burroughs, écrit à deux mains Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines (Gallimard), qui s'inspire d'une histoire vraie, le meurtre d'un de leurs amis par un autre, et qui conduisit d'ailleurs Kerouac en prison quelques mois pour avoir caché le meurtrier. C'est un peu la matrice des oeuvres de ces deux futurs grands écrivains.

Kerouac et la Beat Generation, de Jean-François Duval (PUF), composé quant à lui de longs entretiens avec des proches de Kerouac, amis ou femmes de sa vie, Ginsberg, Carolyn Cassady, Timothy Leary, Ken Kesey..., éclaire de façon intéressante l'épopée de cette génération de l'après-guerre qui préfigurait ce vaste mouvement de l'Amérique rebelle.

Et enfin, citons le remarquable catalogue de l'exposition Sur la route, d'après Jack Kérouac. Un homme - un livre - un film - L'odyssée d'un mythe au Musée des lettres et des manuscrits à Paris, où est exposé le rouleau original. Regards éclairés et passionnants, donc, sur l'homme, le livre, le film.

 
La disparition de Dominique Rolin, doyenne des lettres belges

 dominique rolinDominique Rolin, doyenne des lettres belges vient de nous quitter à l’aube de ses 99 ans.

  Toujours, elle aura célébré la « divine comédie du bonheur de vivre ». Avec fougue et lucidité, humour et cruauté parfois, une cruauté qu’elle ne s’épargnait pas. Celle qui succéda à Marguerite Yourcenar à l’Académie royale de Belgique, - en tant que membre étranger, puisque naturalisée française-, était entrée en littérature avec « Les Marais » (1942), d’emblée salué par Cocteau et Max Jacob pour « la plongée dans la nuit du corps humain ».

Déjà, elle se prenait elle-même et les siens pour terrain d’observation, avec un ton, un sens du climat, une étrangeté qu’elle ne cessera d’explorer. A la mort de son second mari, elle écrivit « Le lit », qui sera porté à l’éran par Marion Hänsel. Son compagnonnage amoureux avec Philippe Sollers de vingt ans son cadet, fera l’objet d’un « Journal amoureux ». Plus tard, avec le même talent d’écrivain et la même distance romanesque, loin du voyeurisme ou de la confesion impudique, Dominique Rolin imaginera son avant-vie (« L’Infini chez soi ») ou même sa fin dernière dans « Le Gâteau des morts », tant chez elle, l’écriture était « un instinct de conquête de soi» et un devoir de bonheur.

Ses ouvrages ont paru chez Gallimard et dans la collection Espace Nord.

A l'occasion de la disparition de Dominique Rolin, Jacques De Decker a écrit et lu un commentaire dans La Marge, rubrique qui lui est consacrée sur le site Espace Livres animé par Edmond Morrel. Ecoutez donc "Dominique Rolin ou l'odyssée de Pénélope"

 
Emmanuel Todd, le printemps arabe et la famille

todd emmanuelEmmanuel Todd est historien, anthropologue, et surtout spécialiste de la démographie. En 2007, il publiait un petit livre en collaboration avec Youssef Courbage, todd rvcivilisationsLe rendez-vous des civilisations, dans lequel il décrivait le puissant mouvement de convergence entre les civilisations qui se déploie sur la planète. Le "Choc des civilisations" n'aura pas lieu, disait-il. Du Maroc à l'Indonésie, de la Bosnie au Tchad et au Soudan, la lecture de la démographie en montre l'évidence, avec comme critères le taux d'alphabétisation, notamment chez les femmes, le taux de natalité, l'érosion de l'endogamie... Certes, les choses ne se passent pas partout de la même façon, ni surtout de façon linéaire, et bien des soubresauts attendent encore ces évolutions. Mais Todd y voit moins des obstacles à la modernisation que les symptômes de son accélération. C'est donc un autre regard qu'il jette sur le monde musulman et ses populations, poussant ainsi à reconsidérer la grande peur de l'Occident face à l'Islam.

Olivier Todd a toujours poussé ses réflexions et ses recherches de façon originale. Et sa clairvoyance s'est plusieurs fois manifestée, fondée sur son étude des relations familiales, qu'il a inlassablement recensées durant quarante années, sur toute la planète. En 1976, il annonçait la dislocation de l'Union soviétique, en se basant sur la mortalité infantile. Plus tard, c'est le déclin de l'empire américain qu'il annoncait, en montrant que les systèmes familiaux induisent des formes différentes de capitalisme, et qu'au contraire de pays comme l'Allemagne et le Japon, basés sur la famille souche (le fils aîné est l'héritier), et économiquement productivistes et solidaires, les Etats-Unis sont individualistes et consuméristes, s'endettant sur le dos du reste du monde, ce qui devait conduire au crash financier que l'on sait. Il a aussi annoncé les problèmes actuels de l'euro.

Fils d'Olivier Todd, petit-fils de Paul Nizan, Emmanuel Todd est un homme engagé, et il ne s'en cache pas. Simplement, comme lui, il faut distinguer ses travaux de recherches, et ses ouvrages plus polémiques.
Il vient de publier deux livres, très différents dans leur facture, mais dans la continuité de ses travaux.

todd allahLe premier est né d'une émission sur le site arretsurimage.net : Allah n'y est pour rien. Il s'agit d'un entretien sur les révolutions arabes, et c'est passionnant. L'islam n'est pas incompatible avec la modernité : à l'arrière plan, depuis des centaines d'années, la manière dont les êtres humains s'aiment et s'unissent détermine leur destin. On se doute aujourd'hui que ces révolutions arabes ne sont pas terminées, malgré les espoirs qu'elles ont fait naître (voir les témoignages dans notre blog) et qu'au-delà du phénomène politique, elles évolueront très différemment. Car entre la Tunisie, l'Egypte, la Syrie ou la Lybie, les structures familiales ne sont pas les mêmes. La question des droits des enfants dans la famille n'est ainsi pas identique chez les Chiites et chez les Sunnites, et détermine l'évolution des esprits et de la société. Ce que dit Emmanuel Todd de la modernité de l'Iran par rapport aux pays arabes est à cet égard lumineux et... inattendu. A lire absolument, par tous !

Autre livre, beaucoup plus costaud, et qui vient de paraître chez Gallimard, L'origine des systèmes familiaux, (tome 1 ctodd originet1onsacré à l'Eurasie), constitue la somme théorique des quarante années de recherche d'Emmanuel Todd. Il y décrit une forme originelle, commune à toute l'humanité, la famille nucléaire. A partir de cette unicité première se sont constitués les réseaux de parenté, d'où sont nées les trajectoires de modernisation différenciées que l'on peut observer, et commenter. Un livre-somme, pour érudits, mais qui éclaire d'un jour novateur, l'histoire des relations humaines et des sociétés.

Le rendez-vous des civilisations, Le Seuil, 2007, 176p, 12,50€

Allah n'y est pour rien, Editions Arretsurimages.net, 2011, 89p, 10€

L'origine des systèmes familiaux, t1. L'Eurasie, Gallimard, 2011, 768p, 29€

 
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