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Faut-il interdire la vente en ligne pour les livres ?

JM RobertsLe journal Le Soir vient d’organiser (le 18 août) un chat avec ses lecteurs sur le thème « Faut-il interdire la vente en ligne de livres ? ». Le prétexte en était les propos tenus par Jean-Marc Roberts, patron des Editions Stock (filiale du groupe Hachette), lors d’un entretien sur Europe 1. Evoquant les difficultés rencontrées par les marchés du disque et du cinéma à l’ère d’Internet et du piratage, il déclarait : “J’espère que ça n’arrivera pas pour le livre mais je vous avoue mon inquiétude, certains libraires sont en danger de mort”“Il y a 30 ans, on s’est battu pour le prix unique (du livre). Aujourd’hui, il faut se battre pour le lieu unique. Le lieu unique, c’est la librairie, ce n’est pas la vente en ligne. La vente en ligne, c’est ce qui va détourner peu à peu le vrai lecteur de son libraire et de la littérature.”

Inutile de dire que la réaction des internautes a été quasi unanime pour dénoncer une idée qui, en effet, ne tient pas fort la route. S’il est absurde de vouloir interdire la liberté d’expression et d’accès au savoir que procure Internet, s’il est vain de dénoncer ou de nier les nouveaux modes de consommation générés par le net, il est cependant possible d’aller au-delà de ces réactions légitimes mais finalement assez attendues et… conformes au nouveau "politiquement correct". Je ne sais si Jean-Marc Roberts a voulu faire de la provoc’, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a voulu pointer un réel problème qui se pose aujourd’hui au marché du livre, et plus spécialement aux éditeurs et à la librairie indépendante.

Le livre a traversé assez honorablement la crise financière des années 2008 et 2009, mais on savait que son économie est « contra-cyclique ». L’effet retard est bien présent aujourd’hui. Le magazine professionnel Livres-Hebdo citait récemment quelques chiffres : « la baisse des ventes se poursuit en avril (…) le marché du livre régresse de 2% en euros courants par rapport à la même période de l’année précédente (…) Le recul est proche de 4,5% en données corrigées des jours ouvrables. La baisse de l’activité est également de 4,5%en volume. »

Ce qui inquiète en fait, c’est que cette baisse de régime dure et semble connaître d’autres facteurs d’aggravation que la crise, parmi lesquels certainement l’usage et les pratiques d’Internet. Mais, dirons-nous, si les ventes en ligne compensent (ce qui n’est pas le cas, précisons-le) les moindres ventes dans le commerce « bricks and mortar» comme disent les Américains, de quoi les éditeurs se plaignent-ils ?

C’est ici que le cri d’alarme de Jean-Marc Roberts trouve sa pertinence. L’économie du livre est particulière. Comme tout marché de création, c’est un marché deinternet marketing l’offre. Les produits offerts au public excèdent la demande. Et tout le marketing du monde (et Dieu sait s’il est présent aujourd’hui dans les pratiques commerciales des éditeurs !) ne générera jamais le Proust, le Le Clezio, le Kundera ou le (choisissez…) de demain. Un marché a besoin d’être structuré. Comme les auteurs, malgré ce qu’en pensent certains, ont besoin d’éditeurs, les éditeurs de création ont besoin de libraires : pour accepter leur production, souvent marquée par l’incertitude, la mettre en scène, et si possible la défendre. Internet peut aussi le faire ? Certainement, mais à une autre échelle. L’important c’est le rôle de relais que joue le libraire, en dehors des autoroutes que sont les grandes surfaces, culturelles ou pas, ou les géants de la vente en ligne, qui de toute façon, se comptent sur les doigts de la main. Internet est un océan, tout le monde peut y inscrire ses œuvres, c’est génial, mais il y aura peu d’élus, sauf à céder aux sirènes du marketing que dénoncent précisément les internautes du Soir lorsqu’ils parlent de la rentrée littéraire. Amazon vous procure tous les livres de la planète ? Mais il n’y a qu’un Amazon. Amazon vous conseille vos lectures ? Mais c’est un robot qui vous les calcule.

Ce que Jean-Marc Roberts dit, de façon provocante (il s'en est expliqué depuis), c’est que le livre a besoin de relais, libres comme libraires, indépendants, et surtout diversifiés. Comme le disent certains professionnels du livre, la librairie est un de ces lieux, plutôt rares de nos jours, où l'on trouve ce qu'on ne cherche pas. Et où la relation au livre trouve à s'incarner. Finalement, la question d’Internet, pourrait n'être que subsidiaire, si elle ne posait cette autre question, le rôle essentiel, et donc l'existence, de la librairie indépendante dans l'économie de la création. Et on ne parle pas ici du numérique, sur lequel il y aura bien d’autres choses à dire. lelivrequefaireMais le modèle économique qui structurera un nouvel équilibre dans le secteur du livre est encore en gestation, et d'ici là les commentaires seront encore nombreux…

En France, les pouvoirs publics se sont associés aux libraires et aux éditeurs, pour lancer une campagne publicitaire sur le thème
Les librairies sont vivantes, elles le resteront avec vous.

Ou comme disent les libraires indépendants américains, qui ne sont plus très nombreux, on s’en doute : Independent booksellers for independent minds.

Pour en savoir plus sur ces questions, quelques liens intéressants :

http://www.xerfi.fr/Newsletter/xerfiactiv/Live/xerfi_secteur-et-marche_alexandre-boulegue_librairie.html
http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20110727.OBS7748/un-monde-sans-libraires.html
http://www.lemonde.fr/technologies/article/2011/07/27/le-chiffre-d-affaires-d-amazon-croit-de-plus-de-50_1553186_651865.html#xtor=EPR-32280229-[NL_Titresdujour]-20110727-[deroule]