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Besoin de libraire #juin 2006

Ce texte de l'auteure Alice FERNEY est paru dans la revue Livre-Hebdo
du 5 mai 2006.

J'apprends cette semaine que saint Georges est le patron des libraires et qu'en pays catalan, le jour de sa fête, la tradition est d'offrir un livre et une rose. Joli geste qui mêle l'idée du rite, les fleurs, les mots et les cadeaux. Il faudrait dire bien sûr: saint Georges, patron des libraires indépendants. Patron de ceux qui « résistent à l'uniformisation du goût, à la peoplelisation des auteurs, à la mise en avant trompeuse de livres mineurs » et qui sont des lecteurs en éveil, absolus et éclectiques. C'est ce qu'écrit avec clarté l'association Verbes, dans une Lettre ouverte aux lecteurs qui aspirent encore à la liberté. «La mission de la librairie : s'évertuer en dehors des meilleures ventes à aiguiser une curiosité envers la littérature sous toutes ses formes. » S'évertuer, c'est bien le mot. Au printemps de l'an dernier, à Londres où les librairies comme les nôtres sont mortes du libéralisme, sans avoir pu s'appuyer sur le prix unique du livre, je me suis réjouie d'appartenir à un pays qui n'oubliait pas la bataille et l'ambition de la librairie. Comment imaginer de marcher dans une ville, d'habiter son quartier, de sortir l'après- midi, en passant devant des Waterstone's où les livres sont empilés en promo comme des boîtes de maïs, et sans pouvoir pousser la porte d'une boutique plus petite mais mieux pleine, de livres variés et même difficiles ?

J'ai besoin de la librairie comme d'autres ont besoin du chocolat aphrodisiaque : pour éclairer la vie. Les librairies m'ont aidée à vivre en écrivant : à affronter une solitude. Avant les contraintes horaires qu'imposent les jeunes enfants, je n'ai pas passé un jour sans y aller ouvrir quelques livres. Plus tard j'ai su que c'était à elles que je devais d'avoir, dans le tourbillon des publications, trouvé une place. Il y a vingt ans, c'était une librairie qui sauvait mes fins de journée. Seule chez moi à écrire ma thèse (et un premier roman dont personne ne voudrait), il me fallait à un moment sortir! On peut s'inventer des routines heureuses : vers cinq heures, j'allais au bistrot, buvant mon café je trouvais dans ma tête un livre que je devais absolument lire ou regarder, et m'en allais le chercher à la librairie. Deux sours m'y offraient leurs conseils et leur conversation. L'une d'elles me donna même le sujet d'un livre et je perdis son amitié, car les livres que l'on écrit - comme dit Barthes - ne sont pas des cadeaux à faire. Je faisais des rencontres, les meilleures, avec des ouvres et des personnes. C'était un lieu qui avait le style de ses propriétaires : non conventionnel et engagé.

On dit que le métier meurt, que les jeunes n'y songent plus . Quel malheur! Il m'arrive de parler à mes étudiants d'autre chose que d'économie : de l'étude en général, de l'écriture, de la lecture, des bibliothèques et des librairies. Pour la plupart, ils préfèrent le foot et la musique, ils n'entassent pas les livres sur leur table de chevet. Ils sont presque contents de l'effort épargné quand un libraire leur dit : on ne l'a pas. Ils reviennent fanfarons : madame ! Ils ne l'ont pas. Je leur apprends que l'on commande les livres dans les librairies. Ils ne songent pas que l'espace réduit d'un commerce ne saurait contenir tout le patrimoine écrit. Ils s'amusent de mes indignations lorsque vraiment un titre est épuisé et probablement abandonné. Le travail intellectuel de Guitton. L'amour et l'amitié d'Allan Bloom. Fortune et infortune de la prospérité Daniel Cohen. Mariés de Strindberg. Voilà des titres récemment introuvables. Elle est folle la prof, elle nous file des trucs qui n'existent même plus ! Des « trucs » qui aident à vivre. Mais qui ne se vendent plus. Je les leur prête en disant: j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux.

Mon grand-père, scientifique amateur de musique, de psychologie et de philosophie, emportait une valise de livres en vacances. On ne sait jamais, disait-il, ce que l'on aura envie de lire... Aujourd'hui, en faisant comme lui, j'ai le plaisir de penser à lui. De ses petits-enfants, j'étais celle qui voulait écrire, j'ai reçu, outre ses idées, sa bibliothèque en héritage. J'ai tout gardé, même de vieux livres aux théories aujourd'hui invalidées, parce que les livres aussi peuvent disparaître. La nouveauté occupe les tables, la nouveauté est une immense vague de papier, le monde réclame de la nouveauté. Je sais que je fais partie de la nouveauté ! Mais j'ai une bibliothèque. Je peux tenir un siège : en lisant.