Le blog de la librairie Graffiti. Nos lectures, notices et critiques en littérature française.

Littérature française
Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

envoyee-speciale-echenoz.Une intrigue politico-policière peut-elle être absurde et drôle ? Absurde comme le régime nord-coréen, peut-être, drôle comme un roman de Jean Echenoz, certainement.
Une jeune femme oisive, Constance, est enlevée, et isolée au milieu de la Creuse, donc au milieu de nulle part, par un mystérieux commando qui, sous couvert d'une demande de rançon, cherche en fait à la rendre "ductile", donc disponible et souple, en vue d'une opération d'exfiltration d'un cacique du régime de Pyongyang. Comme à l'accoutumée, Jean Echenoz joue de tous les codes pour offrir un livre de genre, en l'occurence un roman d'espionnage, plein d'esprit, mais totalement décalé et à la mécanique extrêmement bien huilée, décrivant avec une précision clinique les moeurs de l'homme contemporain, le côté cocasse -ou non- de ses états d'âme, le tout sur fond de géopolitique mondiale où les protagonistes ressemblent plus aux Pieds nickelés quà de sérieux professionnels. Mais peut-être est-ce la réalité ? Brillant, décalé, "échenozien".

Jean Echenoz : Envoyée spéciale, Editions de Minuit, 2016, 313p, 18.50€

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Eviter les péages, de Jérôme Colin

eviter-les-peages-colinUne chronique reprise du portail numérique Librel.be,
une lecture de Martha Beullens

Dans le monde du journalisme culturel belge, Jérôme Colin est une figure incontournable qui a indéniablement un ton personnel. Son style tient pour l’essentiel à sa façon d’incarner un personnage public qui doit beaucoup au Jérôme Colin de la vraie vie et à son aptitude à adopter un point de vue sur la culture et ceux qui la produisent, qui est à la frontière entre l’impertinence, la curiosité et la naïveté (vraie ou feinte). Ce personnage est bien plus construit dans l’émission Hep Taxi !que dans sa matinale à la radio.

Avec son premier livre, Jérôme Colin a décidé de creuser son sillon plutôt que de défricher un territoire aux antipodes de son image. Son personnage est chauffeur de taxi. C’est un quadra qui se pose beaucoup de questions sur sa vie et pose beaucoup de questions aux gens. Ça tombe bien, il en rencontre pas mal au quotidien. Et quand il n’a pas de clients, il retrouve ses potes ou écoute la radio. Il est très réactif aux textes des chansons qu’il appréhende tantôt comme des amplificateurs de ses états d’âme, tantôt comme des résumés de ceux-ci.

Le cadre narratif est habile et très ouvert. Le rythme du récit est donné par les gens qui passent et les réflexions qu’ils suscitent. En contrepoint, le narrateur s’épanche. Pour densifier ce cadre, Jérôme Colin n’a pas choisi de faire compliqué quand il pouvait faire simple. Il situe son personnage dans une situation classique : la routine s’est installée dans son couple. Le break s’impose (Madame est partie quelques jours avec les enfants). Et la tentation d’une aventure s’incarne dans un fantasme sur mesure. Que va faire le narrateur ? Repartir à zéro ou re-choisir sa femme ? C’est ce qu’on ne vous dira pas. Pour compliquer les choses, un mystérieux client régulier lui fournira un portrait de ce qu’il pourrait devenir s’il choisissait définitivement la misanthropie.

On l’aura compris, ce qui compte ici, c’est moins la trame de l’histoire que le monologue. Quid du style ? Si on veut voir le verre à moitié vide, on dira que c’est un enchaînement de clichés sentimentaux et d’épanchement sur le temps qui passe et restreint les possibles. Si on veut voir le verre à moitié plein, on dira que c’est un portrait sociologiquement très intéressant d’un quadra d’aujourd’hui qui s’exprime de manière désinhibée dans une langue qui sonne vrai et qui assume son romantisme et sa trivialité.

Éviter les péages divisera les lecteurs comme Jérôme Colin divise ses auditeurs et téléspectateurs. Il les séduira sans réserve ou les agacera prodigieusement.

Jérôme Colin, Éviter les péages, Éditions Allary, 2015, 200p.

 

 
Le sommeil de Grâce, de François Emmanuel

emmanuel-sommeil-garceA l’annonce de l’accident de Grâce, plongée dans le coma, frère et soeurs convergent vers la ferme familiale. L’une a laissée dernière elle les guerres d’Afrique, son cadet arrive avec sa nouvelle compagne, la troisième à la tête ailleurs. Et tandis que Grâce est suspendue entre la vie et la mort, tous glissent, sur ces routes enneigées, vers leur inéluctable, début ou fin. François Emmanuel excelle une fois encore à se mettre à l’écoute de ces vies tissées de liens et de voix intérieures, de non-dits, et des traces du passé qui affleurent. Roman choral, écriture musicale, sens des images, profonde humanité sont les qualités de ce roman qui se dépose en nous avec douceur, malgré la violence des tourments intimes.

François Emmanuel : Le sommeil de Grâce, Le Seuil, 2015, 160p.

 
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